À Reims, la Maison Louis Roederer a célébré ses 250 ans à travers une soirée rare, pensée comme un dialogue entre création, mémoire, art contemporain, Champagne et art de recevoir. Du Centre des congrès au siège historique du boulevard Lundy, 650 invités ont vécu une célébration en trois actes, portée par la signature anniversaire de la Maison : « Créer, c’est aimer ».
Un journal vivant pour ouvrir la soirée
La soirée devait initialement débuter à l’Opéra de Reims. C’est finalement au Centre des congrès que les invités ont pris place pour le premier temps fort de cette célébration : un spectacle signé Live Magazine, imaginé autour d’un titre à la fois simple et immense, « Créer, c’est aimer ».
Le principe de Live Magazine tient dans une promesse singulière. Au lieu de tourner les pages d’un magazine papier, le public assiste à un journal vivant, incarné sur scène, éphémère par nature, au son d’un orchestre live. Rien ne se relit, rien ne se conserve, sinon dans la mémoire de ceux qui ont entendu les récits. Pour une Maison qui fête 250 ans d’histoire, ce choix disait déjà beaucoup. Il ne s’agissait pas seulement de regarder le passé, mais de faire surgir des voix, des trajectoires, des émotions, dans un rapport direct avec le public.
Après l’édito de Frédéric Rouzaud, président-directeur général de la Maison Louis Roederer, la scène s’est ouverte à une succession de récits d’une grande intensité. Peter Liem, journaliste et critique œnologique, a emmené la salle dans une plongée presque romanesque, celle des bouteilles de Champagne Roederer découvertes au fond de la mer Baltique. Une histoire de temps, de profondeur et de mémoire liquide, où la mer devient cave, archive et révélateur.
Barbara Iweins a ensuite déplacé le regard vers l’intime. Photographe, elle a raconté son travail autour des objets de sa maison, tous inventoriés, observés, photographiés, jusqu’à faire apparaître des statistiques étonnantes sur ce que nous gardons, ce que nous accumulons, ce qui nous définit parfois malgré nous. Dans cette attention portée au quotidien, l’essentiel semblait reprendre sa place.
Le spectacle a aussi pris le chemin du vivant avec Jean Boucault et Johnny Rasse, chanteurs d’oiseaux. Sifflements, trilles, souffles, sons aspirés, vocalises presque primitives : leur performance a fait entrer la nature dans la salle, avec une virtuosité joyeuse, entre émerveillement et précision. Puis l’émotion s’est faite plus intérieure avec Oan Kim. Artiste, musicien, photographe et cinéaste, il a évoqué son père coréen, peintre des gouttes d’eau, qui en a représenté des milliers. Derrière chaque goutte, une âme, une mémoire, une traversée, celle d’un homme né en Corée du Nord, contraint à l’exil vers le Sud dans le chaos de l’histoire.
Mathieu Ganio et Alice Renavand, tous deux danseurs étoiles, ont offert un autre langage, celui du corps et de la maîtrise. Leur présence sur scène, dans l’extrait d’Abandon, dernier pas de deux du ballet Le Parc d’Angelin Preljocaj, a rappelé que le geste peut parfois dire plus que les mots. Lee Shulman, avec The Anonymous Project, a poursuivi cette exploration de la mémoire en racontant son travail autour de diapositives anonymes, achetées au fil des années, où se lisent des fragments de vies familiales depuis les années 1960.
Enfin, Aurélie Sfez a refermé cette première partie avec un « mortel karaoké » aussi drôle que fédérateur. À travers une épopée musicale autour de ce phénomène populaire, elle a réussi l’exploit de faire chanter debout les 650 invités sur My Way de Frank Sinatra. Une manière idéale de basculer de l’écoute vers la fête, du récit vers le partage.



























Bianca Bondi dans l’Hôtel Particulier
Après ce premier acte, direction le boulevard Lundy. Des dizaines de navettes noires ont emmené les 650 invités vers le siège historique de la Maison Louis Roederer, où l’Hôtel Particulier ouvrait ses portes dans une atmosphère à la fois solennelle et vibrante.
Dans cette demeure habituellement confidentielle, Bianca Bondi présentait son installation immersive, pensée pour les 250 ans de la Maison. L’artiste sud-africaine et italienne développe depuis plusieurs années une œuvre traversée par la transformation de la matière, les phénomènes naturels, les cristallisations, les oxydations et les métamorphoses lentes. Son travail ne se regarde pas seulement : il se traverse.
Au cœur de l’Hôtel Particulier, l’installation prenait une dimension particulière. Les œuvres semblaient dialoguer avec les murs, les volumes, les traces familiales et l’histoire de la Maison. Bianca Bondi y expliquait elle-même son approche, donnant à cette découverte une profondeur supplémentaire. Le lieu, appelé à connaître une importante phase de rénovation, devenait le théâtre d’un passage. Entre mémoire et transformation. Entre héritage et futur. Entre patrimoine champenois et création contemporaine.
Cette deuxième partie donnait à la soirée un caractère presque initiatique. Après les récits du Live Magazine, les invités entraient dans une expérience plus silencieuse, plus sensorielle, où la lumière, les matières, les textures et les équilibres naturels venaient prolonger la réflexion ouverte par Frédéric Rouzaud autour de la création. Chez Louis Roederer, l’art n’était pas ici un décor ajouté à l’anniversaire. Il en devenait l’un des langages.


















Cristal, Philippe Mille et l’art de recevoir
La troisième partie de la soirée a pleinement installé l’anniversaire dans l’art de vivre à la champenoise. Dans les salons, les cours et les espaces de réception du siège de la Maison, le Champagne tenait naturellement le premier rôle, avec une place centrale accordée à Cristal. Cristal 2018, Cristal 2013 en magnum, Cristal Rosé 2014 en magnum, Cristal Late Release 2008 en magnum, Cristal Rosé Late Release 2008 en magnum, mais aussi Carte Blanche 246 et Collection 247 composaient un parcours d’une rare amplitude.
Pour accompagner ces cuvées, le chef doublement étoilé Philippe Mille avait imaginé une partition en résonance avec les champagnes de la Maison. Le parcours s’articulait autour de plusieurs lectures : l’interprétation du Chardonnay, l’écho du Pinot noir, l’expression du sol, l’infusion douce. Huître en fraîcheur végétale, transparence de concombre et yuzu, asperge blanche briochée, crustacés en robe de feuille de vigne, couronne des rois, céleri et algues, terre et mer, homard, crevette et cèpes de vigne, quintessence de champignons, truffe de la Saint-Jean, saumon fumé, veau confit ou encore fruits rouges : chaque proposition prolongeait l’identité des vins dans une approche précise, sensible et contemporaine.
Frédéric Rouzaud a accueilli les invités avec un mot à la fois chaleureux et symbolique, rappelant ce que représente un tel anniversaire pour une Maison familiale et indépendante. Puis Jean-Baptiste Lecaillon, directeur général adjoint et chef de caves, a présenté Cristal 2008, cuvée majeure, ici servie dans une version à la profondeur remarquable. Pour beaucoup, ce Cristal Late Release 2008 en magnum restera l’un des grands souvenirs de la soirée.
Autour de cette architecture de vins et de mets, la Maison avait imaginé une mise en scène généreuse : animations visuelles et florales, piano, chanteuse, DJ jusque tard dans la nuit. Les invités circulaient entre les espaces, les verres, les conversations, les découvertes artistiques et les retrouvailles. La soirée avait cette élégance propre aux grandes célébrations réussies : beaucoup de précision, mais aucune raideur ; une exigence de tous les instants, mais toujours tournée vers le plaisir d’être ensemble.
En célébrant ses 250 ans, Louis Roederer n’a pas seulement rendu hommage à son histoire. La Maison a proposé une vision de ce que peut être un anniversaire lorsqu’il dépasse la commémoration : un acte de création, une mise en mouvement, une manière de faire dialoguer les générations, les artistes, les vins, les lieux et les invités. À Reims, cette soirée a rappelé qu’une grande Maison de Champagne se mesure autant à son patrimoine qu’à sa capacité à inventer des formes nouvelles pour le partager.
Après 250 ans, Louis Roederer continue d’écrire son histoire avec une conviction limpide : créer, c’est aimer. Et aimer, en Champagne, c’est aussi transmettre.














































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